L'ortograf nouvel est tarivé

Tel le beaujolais nouveau du troisième jeudi de novembre, l’orthographe nouvelle arrive, gouleyante à souhait. Sauf que ça fait trois lustres que l’on l’a (*) préconisée, et qu’elle arrive maintenant… pourquoi maintenant ? parce que. Et puis ça fait diversion, ça change de sujet, on ne stigmatise aucune catégorie de la population, il n’y est pas question de double nationalité.

Pourquoi cette nouvelle mouture ? en principe pour rationaliser, simplifier, corriger des incohérences – qu’ils disent. L’oignon va perdre son i, sa coquetterie, sa pelure d’oignon, pour donner un bête ognon… à quoi ça ressemble, un ognon ? pourquoi pas onion, tant qu’on y est ? il nous manque ici le tilde espagnol, le « ngnie »…  qui donne justement assez bien le « gn » de l’oignon (tenez, la preuve dans Astérix chez les Ibères : « Soupaloñion Y Croùton« , pas « Soupalognon« ) : on pourrait emprunter le tilde ibère pour l’oñion. Mais je divague…

Toute une histoire, l’oignon. Wiki vous la raconte, cette saga ; la Gaule du Nord y a vaincu les Romains, et ailleurs qu’à Gergovie : le latin populaire gaulois « unionem« , précurseur de notre oignon, a prévalu sur le latin classique « caepa« , conservé partout ailleurs (ciba, cipolla, cebolla, cive, ciboulette…). Mais je vois que vous vous en foutez, vous baillez ostensiblement, j’abrège.

Donc on veut nous rationaliser l’orthographe ; supprimer les traits-d’uñon des mots composés… « entretemps » et « portemonnaie », bof, à la rigueur… et puis il n’y a pas là dedans que des âneries avec un â, « évènement » rejoint « avènement » et reproduit mieux les sons du terme parlé que « événement », mais…

Mais pourquoi diable faut-il mettre en vrac notre orthographe ? cahotique, illogique, contrastée, mais qui nous parle, avec son histoire – ça fourmille de références historiques – et surtout, qui s’apprend. Oui on peut apprendre l’orthographe, du grec ancien oρθός (orthós), et de γράφω ‎(gráphō), l’écriture droite. La preuve, il y a des compétitions d’orthographe, et il y a même des gens qui font zéro faute à la dictée de Pivot. Perte de temps ? pas plus que de se taper des CandyCrush, des Tetris ou des casse-briques sur son smart-faune dans le métro ; ou alors allons-y pour carrément en gagner, du temps, et ménager les circonvolutions cérébrales : « T ou la ? » ; « ki C ki i va ?« .

A vouloir simplifier et raboter le excroissances du langage, on va y perdre notre âme et notre histoire. On peut faire bien plus simple, tenez, un pluriel à la malaise ou à l’indonésienne : en malais, mon livre, buku saya ; mes livres, buku-buku saya. Vous en déduisez que buku c’est livre (de racine latine 😉 : bouquin, book, buch…) et saya : mon, mes. Pour le pluriel ? on redouble le mot, buku-buku, beaucoup donc. On pourrait ainsi faire table rase des pluriels en s, en x, des chevaux et des festivals : « mes livres » ? : « mon livre-livre ». Chouette, non ?

Je conclus et j’aborde ma péroraison : le français est complexe, plein de pièges et d’exceptions. Les nouvelles dispositions orthographiques aussi ! tenez, je cite : « Devant une syllabe muette, on écrit donc toujours è, sauf dans les préfixes dé- et pré-, les é- initiaux ainsi que médecin et médecine. » On est bien avancés, pas vrai ? C’est censément plus logique et plus simple, sauf… et… et puis… et encore… et qu’il faut se taper une bordée de nouvelles règles et d’exceptions. Pffff… autant garder l’orthographe actuelle : celle-là au moins on en connaît des bouts.

Tibert

(*) J’aime bien ces sonorités là, « l’on l’a », lonlère, ça chante.